Wakayama

Okunoin, le cimetière de Koyasan

Okunoin, à Koyasan, est le nom qui désigne l’un des cimetières les plus sacrés du Japon. Niché à l’abri des arbres, sous l’épaisse frondaison d’une forêt de cèdres centenaires, l’endroit baigne dans une atmosphère mystérieuse, enveloppante et mystique.

Si on m’avait dit que je prendrais un jour tant de plaisir à explorer un cimetière, je pense que je ne l’aurais pas cru. Visiter des lieux de recueillement me plonge en général dans une profonde mélancolie. Il suffit de voir dans quel état de bouleversement j’étais après ma visite du Parc de la Paix à Hiroshima

Mais voilà, Okunoin n’est pas vraiment un cimetière comme les autres. Jamais froid ni austère, l’endroit fourmille d’une énergie singulière, à la fois vivante et apaisée. Happé(e) par cette atmosphère unique, on se surprend très vite à flâner parmi les tombes et les jizô, à l’affût du moindre petit détail insolite ou inspirant. Et, surtout, à aimer ça.

Koyasan, haut lieu de spiritualité

Le mont Koya (ou Koyasan) se situe dans la préfecture de Wakayama, à une cinquantaine de kilomètres au sud d’Osaka. C’est la première fois je vous emmène dans cette partie du Japon, la péninsule de Kii, qui occupe tout le sud du Kansai. Cette région est principalement connue pour une chose: ses sentiers de pèlerinage, inscrits au Patrimoine Mondial de l’UNESCO sous l’appellation “sites sacrés et chemins de pèlerinage dans les monts Kii”. Koyasan est le point d’arrivée de l’un de ces sentiers, la route Kohechi.

Sur les traces du moine Kukai, fondateur du bouddhisme Shingon

Pourquoi Koyasan ? Tout simplement parce que le cimetière Okunoin abrite en son coeur le mausolée du moine Kukai (774-835), fondateur de l’école Shingon au 8e siècle. Cette branche du bouddhisme est l’une des plus importantes du Japon, avec environ 12 millions de fidèles. 

Kukai, également surnommé Kôbô Daishi, était non seulement un homme très pieux, mais aussi un poète, philosophe et calligraphe de talent. Après des années de vie en ermite, il partit en Chine où il étudia les secrets du bouddhisme ésotérique auprès du grand maître Huiguo. On raconte qu’il fut son dernier élève, et aussi le plus talentueux. En effet, Kukai apprit en quelques mois l’intégralité de l’enseignement de Huiguo, exploit qui aurait dû lui prendre des années. À son retour au Japon, il fonda l’école Shingon, à l’âge de 36 ans.

Koyasan et les sentiers de pèlerinage de Kumano Kodo

Si de nombreux temples Shingon peuplent aujourd’hui le Japon (notamment Mitaki dera à Hiroshima, ou encore Daisho in à Miyajima), Koyasan reste le plus sacré de tous. Fondé à partir de 816, il fut la demeure de Kukai jusqu’à sa mort en 835. Son mausolée se dresse toujours au coeur du cimetière, point d’orgue d’un pèlerinage de près de 70km qui démarre au sud de la péninsule, à Kumano Sanzan.

Si vous vous baladez à Koyasan, peut-être entendrez-vous parler d’une légende locale… Elle raconte que Kukai ne serait pas réellement mort, et qu’il serait toujours occupé à méditer, silencieux depuis des siècles, à l’abri dans son mausolée… De quoi rendre l’ambiance plus mystique encore.

Outre Koyasan, les sentiers de pèlerinage de Kumano Kodo croisent la route de trois grands sanctuaires que j’espère visiter un jour: Kumano Hongô-taisha, Kumano Nachi-taisha (avec sa pagode et sa splendide cascade) et Kumano Hayatama-taisha. Il existe 6 routes principales qui sillonnent toute la péninsule de Kii, d’Ise à Tanabe. Ces chemins de pèlerinage s’enfoncent dans les montagnes, ou longent le littoral du Pacifique via Kumano et Shingû.

L’Okunoin de Koyasan, un site sacré

Nous voilà donc aux portes du plus grand et prestigieux cimetière du Japon, une forêt de près de 200 000 tombes issues de toutes les époques. Prêt à errer avec moi dans le monde des esprits ?

Flânerie parmi les jizô et les tombes anciennes

Depuis le centre ville où se situent la plupart des shukubô (les temples hôteliers où l’on séjourne généralement quand on passe la nuit à Koyasan), l’accès à l’Okunoin se fait via un petit pont blanc, qui marque la frontière entre le monde des hommes et la forêt mystique.

De là , un chemin pavé de pierres, bordé d’élégantes lanternes, s’enfonce sous la voûte des cryptomérias, dont les troncs élancés semblent viser le ciel. Il fait frais et humide dans ces bois, un parfum végétal imprègne l’atmosphère. L’allée de pierre, parfaitement entretenue, serpente gracieusement entre les tombes envahies par la mousse et le lichen. 

Le décor est foisonnant. Ici, les tombes récentes côtoient des monuments funéraires plus anciens, qui commencent à se fondre dans la nature environnante. Une végétation de plus en plus dense recouvre les pierres, tandis que les racines noueuses des cèdres se frayent lentement un chemin. Partout, des jizô sereins portent bonnets de laine et tabliers aux couleurs vives. Ces petites statues sont les protectrices des enfants disparus, que l’on continue d’honorer en les habillant au fil des saisons, et en déposant des offrandes à leurs pieds.

Un cimetière de personnalités

Une autre particularité de l’Okunoin est d’abriter en son sein de nombreuses tombes de personnalités célèbres, qu’ils soient d’anciens seigneurs féodaux (tels que le shogun Ieyasu Tokugawa par exemple), des politiciens ou des industriels de renom. Il n’est donc pas rare de voir figurer sur une tombe le logo d’une entreprise bien connue. Plus surprenant: on croise même sur place un monument en forme… de fusée. Le Japon, ce pays coincé quelque part “entre tradition et modernité”… 

Plaisanterie à part, le coût d’une sépulture à Koyasan est un luxe que peu de japonais peuvent se permettre. Ce qui explique sans doute la fierté des heureux propriétaires de concessions, et leur volonté de “sortir du lot”. On retrouve aussi à Koyasan ce lien étroit qui unit le monde de l’entreprise à celui de la foi, un peu comme à Fushimi Inari Taisha.

Okunoin à la tombée de la nuit

La promenade se poursuit, et tandis que je m’enfonce dans les bois, un sentiment étrange m’envahit. J’ai l’impression de n’avoir jamais visité un lieu aussi sacré de toute ma vie. Avec mon compagnon, nous nous surprenons à murmurer. Le chemin défile, et avec lui lanternes, tombes et jizô. Au bout d’une quinzaine de minutes, nous atteignons le Torodo (hall des lanternes), avec l’impression étrange d’avoir passé des heures à errer sous les arbres. 

Il paraît que le Torodo abrite deux flammes éternelles, brûlant de manière ininterrompue depuis près de mille ans. Nous n’aurons pas l’occasion de les voir, car il est presque 17h30, et le temple s’apprête à fermer ses portes. 

De retour dans le cimetière, quelque chose a changé. Les lanternes qui bordent le chemin principal sont désormais allumées, renforçant l’atmosphère mystérieuse des lieux. Le temps est venu de regagner notre temple hôtelier, et de savourer l’hospitalité légendaire des moines du mont Koya. Le site abrite en effet près de 120 temples bouddhistes, ainsi qu’une école de théologie. De quoi en faire l’un des plus importants centres religieux de l’archipel…

4 commentaires

  • GUERIN CHRISTINE

    Merci pour ce moment de zénitude. Il y a bien longtemps que je ne suis pas allée au Japon. Grâce à tes articles, j’ai très envie d’y retourner, de m’y poser et de l’apprécier avec cettre profondeur que tu nous fais partager.
    ありtがとう セシちゃん 😉

    • セシリアCéci

      Je ne savais pas que tu étais allée là-bas Christine 🙂 En tout cas il me semble que Koyasan te plairait énormément. L’endroit dégage une atmosphère puissante, difficile à décrire car elle s’impose à toi de manière très naturelle. Je ne suis pas croyante, mais j’ai vraiment ressenti là-bas quelque chose de fort, de sacré, comme une connexion avec la terre. C’est une expérience forte, un voyage intérieur. J’espère que tu auras l’occasion de vivre ça si tu y vas un jour 😉

  • Réjeanne

    Nous avons fait cette visite à deux occasions en 2012 et en 2014. Vous décrivez très bien l’atmosphère qui règne sur place. Nous avons, nous aussi baisser le ton et même garder silence. L’endroit nous imposait une intériorité, un arrêt dans le tumulte de nos vies. Les odeurs des mousses et lichens devenaient plus présentes au fur et à mesure que nous avancions dans cet endroit. Souvenirs inoubliables pour nous. J’ajouterais pour les lecteurs que Koyasan est le haut lieu du Bouddhiste au Japon. Merci pour ce texte qui m’a ramenée à de beaux moments ce matin et qui,
    j’en suis certaine, habiteront ma journée.

    • セシリアCéci

      Merci beaucoup Réjeanne pour ce commentaire qui fait chaud au coeur. Effectivement Koyasan est un lieu vraiment à part, quelque peu intimidant (dans le bon sens). Vous le décrivez très bien, ce moment où le temps semble figé et où l’on prend instinctivement du recul. L’endroit pousse à ralentir sans même s’en rendre compte, tant il en impose à notre imaginaire. Je suis vraiment contente d’avoir ravivé en vous ce beau souvenir.

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